Quatrième et dernier soir du festival
ProgSud. Un ultime volet, un peu plus chargé que les précédents puisque quatre groupes doivent se succéder sur la scène du
Jas'Rod. Pourtant
Alain Chiarazzo
annonce que la soirée ne sera pas plus longue. Pour arriver à cela, les
organisateurs entendent réduire le temps passé à l'installation du
matériel entre chaque groupe en pré-installant le maximum de matériel
sur scène. C'est donc dans un décor encombré que prennent place les
premiers protagonistes.
21h05
Double face
Deuxième apparition pour
Fred Schneider dans cette 8ème édition du festival. Deux jours plus tôt dans les rangs du groupe
Éclat, il revient ce soir accompagné de
Kathrin Sinistra au piano, toujours à la basse mais cette fois dans un rôle de premier plan.
Pour cette première apparition en public le duo est un peu tendu, et c'est
Fred Schneider
en solo qui commence la prestation assurant accompagnement et chorus,
avec des arpèges et tappings à deux mains, deux mains de maître (on
retrouve dans ce premier morceau le style
Victor Wooten et des morceaux comme
the vision).
La participation du piano se fait de façon progressive au fil des titres suivants : doublement de l' accompagnement sur
ka-1, court chorus sur
Anoë, harmonie des thèmes et des descentes et appui du slap sur
kawana.
Avec
pour toi et son introduction un peu
sonate au clair de lune,
le rôle de piano devient enfin un peu plus prépondérant, et on
appréciera des harmonisations piano/basses originales et quelques notes
de voix de
Fred Schneider.
Rappelés pour un ultime morceau, alors qu'ils « commençaient à peine à
destresser », les deux instrumentistes, reviennent interpréter une
seconde composition de
Kathrin Sinistra
où l'on retrouve également des harmonisations originales et des chorus
de la pianiste et du bassiste. Ce dernier morceau conclut un set
relativement court de 30 minutes, en laissant apparaître un peu
tardivement une réelle « double face » de la formation. En effet, passé
la première impression de l' indiscutable talent des instrumentistes,
on peut rester un peu perplexe sur la formule piano/basse sur les
compostions jouées. Piano timide et parfois redondant, que ce soit sur
la sonorité ou sur les mélodies, sur les compositions du bassiste; il
semble prendre sa revanche sur les compositions de la pianiste. Plus
qu'une collaboration sur scène, on aurait peut-être souhaité une
collaboration plus en amont sur les compositions.
21h45
Guillermo Cides
« Double face » est un qualificatif qui conviendrait à l' instrument de l' argentin
Guillermo Cides.
Le stick chapman qui se présente comme un énorme manche de guitare, se
compose d'un jeu de cordes divisé un deux parties : une partie
mélodique et une partie basse. Ainsi, comme pour un piano, la main
gauche joue généralement les basses pendant que la main droite joue les
mélodies. On avait déjà pu apprécier la sonorité de cet instrument dans
l'édition de l'an passé au sein du groupe
Lazuli, où il y assurait en partie un rôle de basse.
Il est seul sur scène, et à lui seul c'est tout une orchestration qu'il
met en place sur chaque morceau. Mais comme il s'en défend, il
n'utilise pas une bande son (je ne sais pas si il faut y voir là une
allusion à ce qui suivra dans la soirée), mais une technique d'
enregistrements en temps réel qu'il fait répéter en boucle (cette
technique est assez en vogue ces dernières années et notamment chez les
musiciens français comme
Vincent Segal de
Bumcello ou
David Walter ).
Illustration avec le premier morceau : il tape les cordes de son stick
créant un pattern de batterie première couche de la boucle; dans un
tapping à deux mains il joue un arpège de la main droite et une ligne
de basse de la main gauche, deuxième couche de la boucle; il ajoute des
thèmes sur les couches suivantes avant de se lancer dans un chorus
accompagné de ce flot de notes et de sons qui vit derrière lui
maintenant de façon autonome.
Guillermo Cides varie les sons et les styles musicaux : des nappes de
Vangélis, au chorus jazz-rock en passant par les clavecins
J.-S. Bach.
J' entends derrière moi des voix qui s' émerveillent devant le stick
chapman le décrivant comme un instrument tout-en-un. Ce n'est sans
considérer le tapis de pédales, les racks de multi-effets et l'
incroyable dextérité de l' instrumentiste.
Guillermo Cides
fait courir ses dix doigts sur le manche de son stick, pendant que ses
pieds déclenchent, stoppent l'enregistrement, actionnent une pédale d'
expression, une distorsion. Véritable numéro d' équilibriste, il soigne
le moindre détail comme des flas de batterie, des fins de morceaux au
millimètre.
En plus de son talent, l' instrumentiste affiche un tempérament
chaleureux qu'il exprime de préférence en espagnol avec des
remerciements répétés à son invitation à « ce grand festival » et à son
public « venu écouter la musique avec le coeur ».
Une reprise de
King Crimson
marque le sommet de la prestation, avec un groove presque funky, des
sons de cuivres, et des barrissements de sticks. Sur le titre suivant
il commence en gratter des accords comme sur une guitare, première
strate de son accompagnement, et termine par un chorus doublé par un
harmonizer. Et tel le
docteur Frankeinstein, il abandonne sa
création vivante sur scène, et s'en va par le devant de la scène, sous
les yeux stupéfaits des organisateurs qui se lancent des regards pour
savoir qui doit ou ne doit pas débrancher le « monstre ».
Ovationné ,
Guillermo Cides revient sur scène pour interprèter sa première composition :
primitivo.
Il explique que « primitif », c'est comme ça qu'il s'est senti
lorsqu'il a découvert le stick chapman, un peu comme l'homme devant la
découverte du feu. Le son de distorsion et le jeu à deux mains nous
ramènent à
lord of hocus ou
endless four hoursemen de
Satriani.
22h25 Les dernières notes du stick chapman s' éteignent dans une fin une fois de plus impeccable.
22h40
Oxygene8
Avec son gros riff métal de guitare, son chant presque parlé, son break
déjanté à la wha-wha, et son jeu en taping à deux mains, le premier
titre
stand pourrait être sorti tout droit d'un album de
Primus.
Amené par
Linda Cushman au stick chapman, le groupe joue également en trio. A la batterie
Kiko King, même stature et frappe, voire plus puissante, que le nouveau ex-batteur de
Primus,
Tim Alexander (qui soit dit en passant figure parmi les musiciens du dernier album d'
Oxygene8). Et à la guitare
Claudio Cordero, affichant un tee-shirt de
Frank Zappa, idole du guitariste
Larry Lalonde dont il est l'auteur d'une compilation. Bref, beaucoup de points communs avec
Primus. Du
Primus, et j'ai envie du dire, presqu'en mieux, puisque d'une part
Oxygene8 se produit en France, contrairement au sus-nommé dont la dernière apparition remonte à plus de 10 ans pour le
brown album, et d'autre part son guitariste nous scotche littéralement dès son premier solo de guitare.
Le premier riff plutôt dans la veine
DMV du premier titre laisse place à un thème plus groove style
Army of me,
appuyé par une batterie puissante et sur lequel se posent quelques
notes de guitare tenues. Après un refrain très aérien et un break de
guitare qui rappelle les samples de
Clawfinger suit un nouveau solo vertigineux. Sur le thème asymétrique de
Cathedral, le batteur fait la démonstration de sa frappe puissante et subtile, un peu comme celle de
Dennis Chamber (allez, plus puissante et moins subtile peut-être !). Jeu au toms sur le morceau suivant, pendant que
Linda Cushman joue des arpèges et des violonings dans son jeu à deux mains.
Les musiciens se retirent et seul
Claudio Cordero reste sous les feux des projecteurs. Assis en tailleur, médiator à la bouche, il exécute
sunset tiré de son album solo, dans un jeu à deux mains à la
Stanley Jordan.
Changement de tempo et de tempérament pour le morceau suivant. Soutenu
par une bande son (revoir un peu plus haut la remarque de
Guillermo Cides), il se livre à une vraie démonstration de guitar hero, alliant vélocité et technicité, sur un premier morceau plutôt
Steve Vaï et un second plus
Joe Satriani.
Kiko King le rejoint sur une reprise du
vol du bourdon, sur lequel s'était illustré en son temps
Nuno Bettencourt, effectuant des variations sur le même thème.
Linda Cushman revient à son tour accompagnée de
Guillermo Cides
pour un morceau groove voire disco sur le refrain, à l' issue duquel se
déroule une présentation un peu confuse des musiciens, du fait que
Claudio Cordero ne semble plus vouloir arrêter de chorusser.
Rappelé par le public, le maintenant quartet revient pour
heart to weep.
Kiko King s'est muni de deux percussions et s'est assis devant la scène, pour ce morceau plus calme où
Linda Cushman a laissé son stick pour un chant moins parlé accompagné des arpèges de
Guillermo Cides et des violonings de
Claudio Cordero.
22h45
Guillermo Cides, invite ses comparses à quitter la scène et à traverser la salle du
Jas'Rod pendant que la musique continue seule sur scène.
0h15
Kotebel
Pour clôturer cette huitième édition du festival, le
ProgSud
nous présente un groupe espagnol des plus singuliers. Après à peine
quelques minutes d' écoute, on est frappés par l'originalité et la
complexité des morceaux composés par le pianiste (en fait
multi-instrumentiste)
Carlos Plaza. On est quelque peu déroutés, mal-menés et la seule façon de rentrer dans l'univers de
Kotebel
c'est de s' abandonner à sa musique sans concession. D'ailleurs, pour
la seule fois depuis le début de ce festival, je referme mon bloc-notes
pour ne me consacrer qu'à l'écoute de la prestation.
La musique de
Kotebel est à l'image du titre de son dernier album
Omphalos dont sont issus les quatre premiers morceaux joués ce soir.
Omphalos,
pierre symbolisant le centre du monde, le point de rencontre de la
diversité. Le classique, le jazz, le rock et le métal se rencontrent et
se côtoient chez
Kotebel, grâce à ses musiciens hors-norme. La chanteuse
Carolina Prieto et le bassiste
Jaime Pascual marquent les deux extrêmes des influences de
Kotebel. D'un côté le chant lyrique et apaisant de
Carolina Prieto, de l'autre la basse métallique et énergique de
Jaime Pascual.
Pour lier le classique au métal,
Carlos Plaza assis derrière un clavier au son souvent acoustique, avec des mélodies classiques et des chorus parfois plus jazz. Sa fille
Adriana Plaza,
également aux claviers, debout lui tournant le dos, joue des gimmicks
rapides aux tonalités modernes, dans des mouvement très amples de la
main.
Carlos Franco alterne un jeu très subtil, très en l'air typique du jazz et un jeu plus appuyé, issu du rock. Enfin,
César Garcia
passe allègrement par tous ces styles, avec de magnifiques thèmes
classiques à la guitare acoustique, des soli rock exécutés au
bottleneck, des longs chorus aux limites de l' improvisation jazz, et
des riffs saturés aux tendances métal.
Au début du set c'est la basse qui marque le plus, déjà du fait de son
volume un peu élevé, qui cache parfois les chorus de guitare, et
surtout par son abondance de notes qui l' emmène au-delà de son rôle de
soutien rythmique. C'est une tendance que l'on retrouve dans des
groupes de métal progressif comme
Spiral Architect ou
Gordian Knot, avec des bassistes qui ont poussé l' héritage de
Jaco Pastorius vers le monde du métal.
Emergent de
Gordian Knot pourrait d'ailleurs s' approcher des interprétations de
Kotebel par le jeu de son guitariste
Steve Hackett et les compositions du bassiste
Sean Malone.
Ensuite on se laisse happer dans le maelstrom de
Kotebel, tantôt bercés par la voix de
Carolina Prieto
tantôt ballottés par de longs passages instrumentaux, vers des horizons
inédits, à la fois hétéroclites et incroyablement harmonieux.
Au terme de 6 titres et d'un rappel qui n'aura pas eu besoin des sollications d'
Alain Chiarazzo, le voyage prend fin. Mais la musique de
Kotebel
qui est quelque part aux antipodes du easy-listening demande à être
écoutée, et ré-écoutée avec attention, riche trop riche pour qu'on
puisse l' apprécier en une seule écoute.
01h50 Le public ne s'est pas complètement retiré, l'espoir de gagner une guitare
Lag
étant suspendu aux quelques minutes qui nous séparent du tirage de la
tombola. Le grand vainqueur n'est pas là ce soir, mais quelques « un
peu moins chanceux » repartent avec un tee-shirt, comme l'un des
musiciens de
Lazuli.
La huitième édition du
ProgSud s' achève. Ce soir, pas de palme d'or pour un groupe (tout le monde a 10 comme chez
Jacques Martin),
mais pour les organisateurs du festival. Une fois de plus ils ont
réussi à réunir des groupes incroyables, venus défendre une même cause,
celle du rock progressif. Des groupes à propos desquels on se dit que
l'on aurait pu passer à côté si ce festival n' existait pas. Et c'est
évidemment avec impatience que l'on attend la neuvième édition du
ProgSud.